
J’ai entrepris la lecture, particulièrement éprouvante, de l’ouvrage magistral de Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme. J’en suis encore au premier des 4 volumes, intitulé Du Christ aux Juifs de cour (*), consacré principalement à l’histoire de l’antijudaïsme et de la « judéophobie » (terme que Poliakov estime plus adéquat qu’antisémitisme) dans le monde chrétien. On y mesure douloureusement l’immense responsabilité que porte la chrétienté (qui est, selon moi, une déviation idéologique du christianisme) dans la persécution des Juifs, au long des siècles. J’aurai peut-être l’occasion de revenir ici sur le contenu de ce livre important.
Lire l'article en entier sur le blog de Fiodor : https://un-idiot-attentif.blogspot.com/2024/08/imputer-aux-victimes-sa-propre-cruaute.html
Mais c’est au sujet d’un passage du livre qui m’a frappé particulièrement que j’écris aujourd’hui ces quelques lignes. Sa lecture m’a fait repenser à la situation que connaît actuellement l’État d’Israël et, plus largement le peuple juif qui y est établi ou qui vit en diaspora. Les événements engendrés par la razzia génocidaire organisée par le Hamas, le 7 octobre dernier, ont mis Israël dans ce qui est sans doute la situation la plus angoissante, la plus sombre et la plus inextricable qu’il ait connue depuis sa fondation. Certes, les guerres de 1948, de 1956, de 1967…, les intifadas, les attentats-suicide… ont mis la population du pays à rude épreuve et ont coûté de nombreuses vies, mais jamais sans doute on n’a atteint un tel choc psychologique et un tel degré de difficulté politique et militaire que ce qui est vécu aujourd’hui. Comment, en effet, mener une guerre – indispensable – contre un ennemi décidé à poursuivre son entreprise d’anéantissement, qui détient des otages au nombre desquels des enfants, et qui utilise sa population comme bouclier humain en se terrant dans des tunnels impossibles à détruire sans provoquer des dégâts importants et faire des victimes civiles ? Comment faire face, en même temps, aux attaques des supplétifs de l’Iran que sont, entre autres, le Hezbollah et les Houtis, sans s’obliger à un effort militaire supplémentaire trop lourd ? Comment ne pas céder à l’angoisse en songeant aux otages toujours prisonniers, aux milliers d’habitants du Nord et du Sud déplacés en raison de l’insécurité, aux menaces de plus en plus véhémentes formulées envers le pays… ?
Tout cela, dans un contexte politique intérieur confus, avec un gouvernement qui a largement perdu la confiance de la population, et une image fortement altérée à l’extérieur ?
Et c’est dans cette situation de grande souffrance, d’incompréhension, de solitude, qu’Israël fait l’objet de campagnes de diabolisation sans précédent, marquées par l’utilisation massive de slogans qui ne sont peut-être pas neufs, mais qui sont maintenant répercutés bien au-delà de cercles extrémistes ou marginaux. Accuser Israël d’apartheid, voire de génocide ; le faire passer pour un Etat de type colonial ; tout cela se lit aujourd’hui sous la plume de journalistes « mainstream » ou de responsables politiques qui se disent modérés.
C’est ici que la réflexion de Poliakov m’a paru particulièrement éclairante. Dans un chapitre consacré à la situation des Juifs en Europe au XIVe siècle, l’auteur décrit les massacres perpétrés, de 1315 à 1320, par la croisade des « Pastoureaux » qui, du Nord de la France à l’Aquitaine ont « exterminé » 140 communautés juives. Il évoque le sentiment de crainte qui se répandit ensuite dans le peuple, celui de voir les Juifs se venger. C’est ainsi qu’au cours de l’été 1321, en Aquitaine, une rumeur se répandit selon laquelle une conspiration était fomentée entre les lépreux et les Juifs « afin de mettre à mort tous les chrétiens, en empoisonnant leurs sources et leurs puits » ; une accusation qui fut ensuite reproduite à de très nombreuses reprises, entraînant à chaque fois des condamnations et des massacres. Léon Poliakov formule alors une réflexion qui dépasse largement le contexte qu’il décrit :
« Massacrer d’abord, et par crainte d’une vengeance accuser ensuite, prêter aux victimes ses propres intentions agressives, leur imputer sa propre cruauté : de pays en pays, de siècle en siècle, sous différents travestissements, nous retrouvons ce mécanisme (ainsi a-t-on vu des tueurs nazis, pour se justifier d’avoir massacré des enfants juifs, parler de ‘’vengeurs potentiels’’ ; ou un conseil municipal de l’Allemagne de Bonn congédier un médecin juif, de crainte que ce praticien ne mette par vengeance à mal des malades allemands) »
« Massacrer d’abord, accuser ensuite »… nous y voilà. Appliquant à la lettre le programme politique de son organisation, le Hamas massacre, de la manière la plus atroce, femmes, enfants et vieillards ; ensuite, directement et par la voix de ses alliés, il accuse Israël de génocide. Il faudra sans doute un autre Poliakov pour écrire un cinquième volume de l’Histoire de l’Antisémitisme et, on ne peut que le redouter, un sixième… Jusqu’à quand ?
Fiodor

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